Mon abyssinie

A la lueur de ton absence

j’éclaire le passé d’une bougie

Fragments de souvenirs en offrande

Abbat, je t’écris de l’Abyssinie

 

A la croisée de nos silences

Moi je dessine entre vos lignes

Des croquis dans une autre langue

Ce soir je t’écris de la maison où maman a grandi

 

C’est une longue histoire tu sais

Que de se chercher racine

Les ombres dansent sur les plaies

Et se moquent bien des origines

 

Ici je trouve un peu de paix

Ici le respect est une insigne

Mamie est une bibliothèque

Qui se nourrit de versets de bibles

 

L’histoire se dessine à la craie

Au rythme de nos acoustiques

Et quand les mots manquent aux regrets

Je mime des "je t’aime" en amharique

 

Tout le monde s’esclaffe dès que j’ouvre la bouche

Et je fais beaucoup rire Mamie

Moi je m’efface quand elle me souffle Aïné aleeeeem « mais pourquoi tu n’as pas de mari ? »

Mes yeux lui répondent en silence

Les siens sont empreints de malice

Qu’à vouloir tromper ton absence

Je t’ai trop cherché dans de mauvaises esquisses

 

Ici j’ai tout le temps d’y penser

Et je suis bien seule face au miroir

Alors c’est ça se recentrer ?

Je suis comme au cœur de ma mémoire

 

Je ne me l’explique pas mais d’être ici

Je me sens aussi plus proche de toi

Peut être que les cieux sont à Addis

Ce que les anges sont Abeba

 

Ici je me sens toute entière 

Ici je n’ai pas de zone de vide

Ici je comble à l’aquarelle

Les brèches dessinées par l’exil

 

Ici je peins des harmonies

Des ébauches de paix au fusain

Les contours de photos jaunies

Depuis l’empreinte de ta main

 

Cette vie t’as volé ta mémoire

Autant que que je suis devenue poussière

Ici je rends justice à l’histoire

J’extirpe nos souvenirs de la terre

 

Je couds entre les pointillés

Pour ça mamie me prête une échelle

Ici grand mère se dit Ayaté

Et Ayaté est un soleil

 

Ici pas de trace de colonies

Une culture immaculée

Des tentatives de l’Italie

dont l’échec luit sur l’alphabet 

 

Ayate se tient plus droite que moi

Ici on ne courbe pas l’échine

La fierté c'est quoi qu'il en soit

Elle est comme maman, elle est digne

 

Et elle dialogue avec les cieux

A l’aube quand l’Ethiopie se lève

Elle chante des louanges à dieu

L’as tu entendu dans le ciel ?

 

C’est vrai qu’on a bien besoin de lui

On ne peut plus sortir d’Addis

Les émeutes couvrent le pays

Et les balles rythment les manifs

 

Ce matin la prison a brûlé

Les détenus incendiés vifs

J’ai vu les larmes d’Ayaté

et les familles de chagrins ivres

 

On capte une chaîne contestataire

Les médias sont la plaisanterie

d'un gouvernement tortionnaire

adepte d'épuration ethnique

 

Les urnes par 2 fois truquées

De l'accaparation des terres

Ici, depuis Hailé Sélassié  

Y a comme un plafond de misère

 

Je les comprends mieux maintenant tu sais

De s’être enfuis à Djibouti

D’avoir fait le voyage à pied

Je veux pas s’avoir ce qui a suivi

 

Ici on parle de torture

Je préfère coudre mes oreilles

Même si les non-dits ça murmure

Chez les enfants, dans leur sommeil

 

Tu sais j’ai le cœur en orbite

Et les yeux constamment mouillés

Devant les enfants je me sens petite

Je prends des leçons d’humilité

 

Je me cache derrière mon appareil

Et puis je danse à n’en plus finir

Le langage pose certaines barrières

dont le corps lui sait s’affranchir

 

On me répare à la douceur

Depuis l’écorce jusqu’à la sève

J'ai remonté le fil des heures

Tenu ta main le temps d'une trêve

Les souvenirs restent vivants

Parce que l’amour ça nous survit

La seule racine qui compte vraiment

Voici mon trésor d’Ethiopie

 

A la lueur de ton absence

J’éclaire le passé d’une bougie

Fragments de souvenirs en offrande

Papa je t’écris de l’Abyssinie